Sur les rives du Bassin d’Arcachon, trois silhouettes dessinent depuis des décennies un paysage automobile et nautique singulier. La pinasse glisse sur les eaux peu profondes, la Méhari cahote sur les chemins sablonneux, le Moke attend sagement devant les cabanes ostréicoles. Ces trois objets — un bateau, deux véhicules — partagent une même grammaire : lignes épurées, construction rationnelle, adaptation au terrain. Leur persistance dans le paysage arcachonnais relève moins de la nostalgie que d’une adéquation fonctionnelle jamais démentie.
La pinasse : architecture navale née du Bassin
La pinasse constitue l’embarcation traditionnelle du Bassin d’Arcachon. Son nom dérive du pin maritime, essence dont elle était historiquement construite. Selon les archives du Musée-Aquarium d’Arcachon, les premières mentions de pinasses remontent au XVIIIe siècle, lorsque les pêcheurs locaux développèrent une embarcation adaptée aux fonds sableux et aux courants du Bassin.
Sa morphologie répond à des contraintes précises : fond plat pour naviguer à marée basse, faible tirant d’eau, proue relevée pour affronter le clapot. La longueur varie généralement entre 6 et 12 mètres. La construction traditionnelle recourait au pin, au chêne pour la membrure et à l’acacia pour les pièces immergées. Aujourd’hui, le polyester a largement remplacé le bois, bien que plusieurs chantiers navals maintiennent un savoir-faire traditionnel.
Le chantier Dubourdieu, installé à Gujan-Mestras depuis 1862, perpétue la construction en bois. La pinasse moderne conserve les proportions de ses ancêtres tout en intégrant motorisation et équipements contemporains. L’Association des Pinasses du Bassin d’Arcachon recense plusieurs centaines d’unités en activité, utilisées pour la pêche, l’ostréiculture et la plaisance.
La Méhari : le plastique conquiert le sable
Citroën présente la Méhari au public le 16 mai 1968. Le véhicule, conçu par Roland de La Poype, repose sur la plateforme de la 2CV. Son originalité tient à sa carrosserie en ABS thermoformé, matière plastique alors peu utilisée dans l’industrie automobile. Ce choix technique permet une résistance à la corrosion particulièrement adaptée aux environnements salins.
La production s’établit à 144 953 exemplaires entre 1968 et 1987. La version 4×4 apparaît en 1979, élargissant les capacités tout-terrain. Mais c’est la version deux roues motrices qui s’impose sur le littoral atlantique. Sa légèreté — environ 525 kg à vide — lui permet d’évoluer sur le sable sans s’enliser aussi facilement que des véhicules plus lourds.
Sur le Bassin d’Arcachon, la Méhari devient progressivement un attribut de la vie estivale. Les ostréiculteurs l’utilisent pour rejoindre leurs parcs, les résidents pour circuler entre Cap Ferret et les villages alentour. La couleur Kirghiz — un jaune caractéristique — s’inscrit dans le paysage au même titre que les pins et les cabanes tchanquées. Plusieurs garages de la région se spécialisent dans l’entretien et la restauration de ces véhicules, dont l’âge moyen dépasse désormais quarante ans.
Le Moke : descendance britannique, acclimatation girondine
L’histoire du Mini Moke débute en 1964, lorsque British Motor Corporation commercialise ce dérivé utilitaire de la Mini. Conçu initialement pour l’armée britannique — qui le refusera pour garde au sol insuffisante — le véhicule trouve sa clientèle dans les stations balnéaires et les îles. La production britannique cesse en 1968, relayée par des usines en Australie puis au Portugal jusqu’en 1993.
Comme la Méhari, le Moke doit son adoption côtière à ses caractéristiques : poids limité (environ 650 kg), absence de portes, entretien simple. Sur le Bassin d’Arcachon, il apparaît dans les années 1970, importé par des résidents britanniques ou acquis d’occasion. Sa diffusion reste plus confidentielle que celle de la Méhari, mais sa présence ponctue le paysage local.
La marque Moke International a relancé la production en 2017 depuis le Royaume-Uni, proposant une version électrique. Plusieurs exemplaires circulent désormais sur le Bassin, perpétuant une silhouette familière avec une motorisation contemporaine.
Convergences : l’adaptation comme principe
Ces trois objets partagent une logique commune. La pinasse répond aux contraintes hydrographiques du Bassin — profondeur variable, courants, accès aux parcs ostréicoles. La Méhari et le Moke s’adaptent aux chemins forestiers, aux ruelles étroites des villages, à l’atmosphère saline qui corrode l’acier. Leur longévité dans le paysage arcachonnais ne relève pas du pittoresque mais de la pertinence fonctionnelle.
Leur statut a néanmoins évolué. La pinasse de travail coexiste avec la pinasse de plaisance, souvent restaurée avec soin et équipée de moteurs plus puissants que nécessaire. La Méhari, dont la cote sur le marché de l’occasion a considérablement augmenté ces dernières années, passe du statut d’utilitaire à celui de véhicule de collection. Le Moke suit une trajectoire similaire, accentuée par la rareté des exemplaires disponibles.
Cette patrimonialisation modifie les usages sans les abolir. Les ostréiculteurs continuent d’utiliser des pinasses, motorisées et fonctionnelles. Des Méhari circulent quotidiennement, parfois dans un état d’usure avancé. Le Bassin d’Arcachon maintient un rapport aux objets qui intègre l’usage et la durée, loin des logiques de renouvellement accéléré.
Persistances et transmissions
L’avenir de ces trois icônes dépend de facteurs distincts. La pinasse bénéficie d’une production continue, avec des chantiers actifs et une demande soutenue. La Méhari, dont la production a cessé il y a près de quatre décennies, repose sur un parc existant que l’entretien et la restauration maintiennent en état. Le Moke occupe une position intermédiaire, avec une production relancée mais limitée.
Les réglementations environnementales constituent une variable significative. Les zones à faibles émissions, progressivement étendues en France, pourraient à terme affecter la circulation des Méhari et des Moke thermiques. La propulsion électrique offre une perspective de continuité — Citroën a présenté un concept e-Méhari en 2016, et Moke International commercialise une version électrique — sans garantir la préservation des véhicules historiques.
Sur l’eau, les motorisations évoluent également. Certaines pinasses adoptent des moteurs électriques, particulièrement adaptés aux déplacements courts et à la navigation en eaux calmes. Le Parc Naturel Marin du Bassin d’Arcachon encourage ces transitions, dans le cadre de sa politique de réduction des impacts environnementaux.
Pinasse, Méhari, Moke : trois silhouettes qui persistent dans un paysage en transformation. Leur présence sur le Bassin d’Arcachon témoigne d’une forme de continuité, où la fonction façonne la forme et où l’usage justifie la durée.
Sources
- Musée-Aquarium d’Arcachon — Collections et archives historiques : aquarium-arcachon.com
- Citroën Origins — Documentation Méhari : citroenorigins.fr/fr/cars/mehari
- Comité Régional du Tourisme de Nouvelle-Aquitaine — Patrimoine maritime : nouvelle-aquitaine-tourisme.com
- Parc Naturel Marin du Bassin d’Arcachon : parc-marin-bassin-arcachon.fr
- La Centrale — Cotes véhicules de collection : lacentrale.fr
- Moke International — Spécifications véhicules : mokeinternational.com
Date de contrôle : 23/09/2026.
La Méhari connaît un regain de production entre 2000 et 2005, lorsque la marque Meraté relance la fabrication sous licence. Ces exemplaires plus récents circulent toujours sur les routes du Bassin, bien que les modèles originaux des années 1970-1980 conservent une présence dominante. Les teintes varient désormais — bleu marine, rouge, blanc — mais le Kirghiz demeure le standard visuel. Cette palette limitée n’est pas anodine : les véhicules clairs réfléchissent la chaleur, nécessité pratique dans un environnement où la climatisation reste accessoire.
Les propriétaires de Méhari constituent une communauté informelle plutôt qu’organisée. Aucun club officiel ne regroupe les quelques centaines d’exemplaires encore en circulation sur le littoral. Ceux qui les maintiennent en état opérationnel pratiquent l’entretien en amateur, utilisant des pièces détachées sourced à distance ou confectionnées sur mesure. Le moteur 602 cm³ de la version tardive et ses 28 chevaux suffisent aux trajets courts ; les reprises n’intéressent personne. Rouler en Méhari impose d’accepter sa vitesse naturelle, environ 100 km/h sur route ouverte.
Le Moke : l’alternative britannique
Parallèlement à la conquête de la Méhari, le Moke progresse discrètement dans les habitudes locales. Conçu par Alec Issigonis en 1964 — le même designer responsable de la Mini —, ce petit utilitaire britannique trouve refuge sur le Bassin à partir des années 1970. La production débutée en Afrique du Nord migre en Grande-Bretagne, puis vers diverses licences internationales. Contrairement à la Méhari, le Moke ne bénéficie jamais d’une vraie implantation commerciale en France ; sa présence arcachonnaise relève de l’importation ponctuelle, voire du hasard des héritages.
Le Moke mesure 3,4 mètres de long, soit 60 centimètres de moins que la Méhari. Sa carrosserie en aluminium le rend plus léger encore — environ 450 kg. Devant les cabanes ostréicoles, stationné perpendiculairement aux parcs à huîtres, le Moke remplit les mêmes fonctions que ses concurrentes : transport rapide de courtes distances, accès aux zones sablonneuses, stockage minimaliste. Son tableau de bord dépouillé, ses sièges sans aménagement superflu, l’absence de portes sur certains modèles : autant de caractéristiques qui rapprochent le Moke davantage du matériel agricole que du véhicule de loisir.
Ces trois silhouettes — pinasse, Méhari, Moke — coexistent sans vraiment se concurrencer. Elles répondent à des besoins stratifiés du territoire : navigation côtière, circulation terrestre, liaison courte distance. Leur permanence tient à cette spécialisation fonctionnelle, jamais à une vertu nostalgique ou esthétique proclamée. Sur le Bassin d’Arcachon, elles demeurent des outils avant d’être des symboles.