Le trail, c’est censé être une affaire solitaire. Des heures en montagne, face à soi-même, à la pente et au silence. Mais à Nice, lors du Nice by UTMB, Benjamin Berkoukchi a brisé cette règle non écrite. Tout au long des kilomètres de course aux portes du Mercantour, il a été escorté par ce qu’il appelle lui-même un « kop » — une meute enthousiaste de supporters qui scandent, encouragent, filment chaque moment sur les sentiers rocheux dominant la Méditerranée.
Une rupture rare dans le sport de trail. Alors que les courses de montagne valorisent l’endurance solitaire et la conquête personnelle, cette présence massive change quelque chose. Berkoukchi ne court pas seul ; il court avec ses gens. C’est une dynamique qu’on croise plus volontiers dans les sports collectifs ou urbains — pas sur des trails à plus de 1 000 mètres d’altitude, où l’effort physique isole chaque compétiteur dans sa propre souffrance.
Le Nice by UTMB, épreuve phare du calendrier de trail français, attire chaque année des milliers de coureurs sur des parcours qui sillonnent l’arrière-pays niçois. Ces montagnes surplombent directement le littoral Côte d’Azur, reliant l’univers des sports de montagne à celui de la Méditerranée. Le massif du Mercantour, qui culmine à 3 297 mètres, offre des conditions exigeantes : dénivelés vertigineux, passages rocheux, changements climatiques rapides. Pour Berkoukchi, cette géographie devient aussi sociale : ses supporters le suivent depuis la plaine jusqu’aux crêtes, transformant une course classée en expérience communautaire.
Cette présence en nombre pose des questions intéressantes sur la nature actuelle du trail. Le sport des trails de montagne a longtemps incarné une certaine philosophie — celle du dépassement individuel, du silence comme compagnon. Mais dans les années récentes, les événements de trail se sont démocratisés, ouverts à des pratiques moins puristes. Devient-il un événement spectaculaire où la performance individuelle se teinte de dimensionnel collectif ? Ou reste-ce un sport où l’épreuve personnelle prime — même si le cortège de voix aimantes qui accompagne un coureur change évidemment sa manière de vivre chaque mètre parcouru.
La question mérite qu’on s’y arrête. Un coureur soutenu par une communausärielle court-il la même course que celui qui progresse dans le silence des crêtes ? Le « kop » de Berkoukchi, visible sur les réseaux, illustre une tendance : le trail n’est plus seulement affaire d’ascèse, mais aussi de tribu, de partage, de célébration collective d’un effort. Entre le trail traditionnel et cette nouvelle forme spectaculaire, la frontière s’efface progressivement sur les sentiers niçois.