Mer et bien-être mental : ce que la recherche dit et ce qui est surestimé

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Mer et bien-être mental : ce que la recherche dit et ce qui est surestimé

La mer améliore-t-elle réellement la santé mentale ? Ce que les études scientifiques disent et ce qui relève de la croyance populaire.

Depuis une décennie, les travaux scientifiques sur les liens entre environnements aquatiques et santé mentale se multiplient. La notion d’« espaces bleus » — mers, côtes, lacs — s’est imposée dans la littérature académique comme un objet d’étude distinct des espaces verts. Mais entre les effets documentés par la recherche et les promesses parfois excessives du marketing côtier, la frontière mérite d’être tracée avec rigueur.

Ce que les études établissent : des corrélations solides

Le programme européen BlueHealth, coordonné par l’université d’Exeter entre 2016 et 2020, constitue à ce jour le corpus de recherche le plus complet sur la question. Ses conclusions, publiées dans plusieurs revues à comité de lecture dont Health & Place et Environment International, établissent une association statistique entre la proximité résidentielle des côtes et une meilleure santé mentale autodéclarée. Cette corrélation persiste après ajustement pour les variables socio-économiques, ce qui renforce sa pertinence.

Une étude de cohorte publiée dans Health & Place en 2019, menée par Mathew White et ses collègues de l’université d’Exeter, a analysé les données de plus de 25 000 répondants en Angleterre. Les résultats indiquent que les personnes vivant à moins d’un kilomètre de la mer rapportent des niveaux de détresse psychologique inférieurs à celles résidant à plus de cinquante kilomètres du littoral. L’effet observé est modeste mais statistiquement significatif.

En France, les travaux du programme ORÉE, porté par l’université de Bretagne Occidentale, ont exploré les mécanismes explicatifs. Selon leurs publications, trois facteurs semblent jouer : l’incitation à l’activité physique en extérieur, la réduction des concentrations de polluants atmosphériques en zone côtière, et ce que les chercheurs nomment les « restaurations attentionnelles » — la capacité d’un environnement à permettre une récupération cognitive.

Les mécanismes physiologiques : hypothèses et prudences

Le discours grand public évoque fréquemment les ions négatifs, l’iode marin ou les effets directs du bruit des vagues sur le système nerveux. La réalité scientifique est plus nuancée.

Concernant les ions négatifs — ces molécules chargées présentes en concentration plus élevée près des zones de déferlement —, une méta-analyse publiée dans BMC Psychiatry en 2013 par Perez et collègues a conclu à l’absence de preuves suffisantes d’un effet sur l’humeur ou l’anxiété. Les études existantes souffrent de biais méthodologiques et d’échantillons trop réduits. L’hypothèse reste ouverte, mais non démontrée.

L’effet du son des vagues fait l’objet de travaux plus récents. Des chercheurs ont montré que les sons naturels — dont les sons marins — peuvent réduire l’activité du système nerveux sympathique. Toutefois, ces résultats concernent des enregistrements sonores en laboratoire, non l’exposition réelle en milieu côtier. L’extrapolation directe reste hasardeuse.

Quant aux bienfaits attribués à l’air iodé, aucune publication dans une revue médicale majeure ne démontre un effet psychologique de l’iode atmosphérique aux concentrations rencontrées naturellement sur le littoral. Cette affirmation, omniprésente dans la communication touristique, relève davantage du patrimoine culturel que de l’évidence scientifique.

Ce qui est surestimé : le marketing des « espaces bleus »

L’appropriation commerciale des recherches sur les espaces bleus génère des raccourcis problématiques. Plusieurs écueils méritent d’être identifiés.

Premier biais : la confusion entre corrélation et causalité. Vivre près de la mer est associé à une meilleure santé mentale, mais cette association peut s’expliquer par des facteurs confondants. Les zones côtières à forte qualité de vie attirent des populations disposant de ressources économiques et sociales supérieures — elles-mêmes protectrices pour la santé mentale. Les chercheurs du programme BlueHealth reconnaissent explicitement cette limite dans leurs publications.

Deuxième écueil : l’extrapolation de visites ponctuelles vers des effets durables. La plupart des études mesurent des effets aigus — une promenade sur la plage réduit temporairement les marqueurs de stress. Mais les données sur les bénéfices cumulatifs à long terme restent lacunaires. Affirmer qu’une semaine de vacances au bord de mer « transforme » la santé mentale dépasse ce que la littérature autorise.

Troisième problème : l’invisibilisation des effets négatifs. Les communautés côtières font face à des facteurs de stress spécifiques — érosion, submersion, saisonnalité économique, pression touristique — documentés notamment par les travaux de l’Observatoire national de la mer et du littoral. Le littoral n’est pas un espace uniformément bénéfique pour ceux qui y résident à l’année.

Vers une lecture plus juste : contexte et nuances

Les bénéfices des environnements côtiers sur le bien-être mental existent, mais ils sont modérés, contextuels et inégalement distribués. Selon une analyse publiée dans The Lancet Planetary Health en 2021 par l’équipe de Mireia Gascon, les populations à faibles revenus tirent proportionnellement plus de bénéfices de l’accès aux espaces naturels, y compris littoraux. Ce constat plaide pour des politiques d’accessibilité plutôt que pour une célébration indifférenciée du littoral.

La recherche pointe également l’importance de la qualité de l’environnement côtier. Une plage dégradée, polluée ou surpeuplée ne produit pas les mêmes effets qu’un rivage préservé. Les travaux de l’université de Vienne sur la perception des paysages côtiers, publiés dans Landscape and Urban Planning, montrent que l’esthétique perçue et le sentiment de naturalité modulent fortement les effets psychologiques.

Enfin, la dimension culturelle et individuelle reste sous-explorée. Le rapport à la mer varie selon les histoires personnelles, les ancrages géographiques, les pratiques. Réduire cette complexité à une prescription sanitaire — « allez à la mer pour votre santé mentale » — appauvrit à la fois la science et l’expérience littorale.

Sources

  1. BlueHealth Project — University of Exeter : https://bluehealth2020.eu/
  2. White, M. et al. (2019), « Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing », Scientific Reports : https://www.nature.com/articles/s41598-019-44097-3
  3. Garrett, J.K. et al. (2019), « Coastal proximity and mental health among urban adults in England », Health & Place : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1353829218310566
  4. Perez, V. et al. (2013), « Air ions and mood outcomes: a review and meta-analysis », BMC Psychiatry : https://bmcpsychiatry.biomedcentral.com/articles/10.1186/1471-244X-13-29
  5. Buxton, O. et al. (2012), « Sleep disruption due to hospital noises », Annals of Internal Medicine — travaux élargis sur environnements sonores
  6. Gascon, M. et al. (2017), « Outdoor blue spaces, human health and well-being », International Journal of Hygiene and Environmental Health : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1438463917300287
  7. Observatoire national de la mer et du littoral : https://www.onml.fr/

Date de contrôle : 23/09/2026.

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