Depuis 1908, trois petits voyous sans le sou traînent sur les plages françaises. Les Pieds Nickelés ne sont pas des héros de papier : ils sont les miroirs turbulents de ce que les Français pensent du littoral, de l’argent, de la liberté et du désordre.
Une plage pas comme les autres
Quand Louis Forton crée sa série dans L’Épatant en 1908, la plage française commence à devenir un lieu. Pas encore démocratisé, pas encore musclé de parasols alignés. C’est une zone de transition, presque vide, où les trois compères — Filochard, Croquignol, Ribouldingue — peuvent inventer leur propre loi. La plage devient chez eux un terrain de jeu social : ni station balnéaire mondaine ni simple rivage, mais un espace où les rôles s’inversent. Les arnaqueurs y arnaquent les arnaqueurs. Les petits y deviennent maîtres.
Le littoral comme scène de liberté
Ce qui frappe dans les aventures des Pieds Nickelés à la plage, c’est leur absence de hiérarchie morale. Pas de punition finale, pas de morale éducative lourdement posée. Les trois personnages profitent du chaos côtier comme d’une permission temporaire. La plage, chez Forton, c’est l’endroit où les règles du reste du pays s’effondrent un peu. C’est aussi, implicitement, une France qui hésite entre ordre et anarchie, entre l’autorité et le laisser-faire des bords de mer.
Une longévité qui parle
Pendant plus d’un siècle, du début du vingtième siècle jusqu’à 2015, les Pieds Nickelés ont traversé chaque époque de la France côtière — l’Entre-deux-guerres tranquille, les années folles, l’après-guerre, le tourisme de masse, la dépression du littoral contemporain. Que la série persiste aussi longtemps dans les imaginations françaises dit quelque chose : ces trois petits arnaqueurs incarnent une certaine idée française de l’insolence, de la débrouille, du refus de se plier. La plage en est le théâtre permanent.
Le cinéma rattrape la BD
En 1964, Jean-Claude Chambon porte les personnages à l’écran en film de comédie burlesque. Cinéma et dessin se rencontrent sur le même littoral implicite — celui des possibilités, des magouilles douces, des rencontres inattendues. Ce passage du papier à la pellicule montre que la plage française, dans ses couches imaginaires, a besoin de ces trois arnaqueurs sympathiques pour exister pleinement.
Les Pieds Nickelés ne racontent pas le littoral français : ils le libèrent. Et c’est pour cela qu’on les relit encore.